En avril, j'ai reçu une vraie lettre, avec un timbre, d'une main que j'ai reconnue avant de lire le nom au dos. Depuis vingt-deux ans, Mathilde ne m'avait pas écrit. Dans l'enveloppe, il y en avait une autre, plus ancienne, que j'avais moi-même adressée. Je la connaissais par cœur. Je l'avais écrite à vingt-cinq ans, une nuit de colère, deux jours après la scène où mon fiancé m'avait lancé au visage ce que je n'avais confié qu'à elle : que j'allais le quitter. Personne d'autre ne le savait ; la déduction m'avait paru limpide. La lettre ressemblait à ma certitude : acrimonieuse, péremptoire, d'une cruauté que je prenais pour du courage. Elle n'avait jamais répondu. J'avais pris ce silence pour un aveu, puis pour du mépris, et j'avais construit sur lui un récit où la seule personne en qui j'avais confiance m'avait trahie. Ce récit était douloureux, mais commode : il expliquait tout sans exiger de moi aucune introspection. Ce qui n'était, de mon côté, qu'une bouderie avait fini par ressembler à un destin. Sa lettre à elle était brève. En mars, elle avait reçu la mienne, retrouvée derrière un meuble pendant des travaux dans un vieux centre postal, avec une lettre d'excuses. Elle l'avait ouverte avec vingt-deux ans de retard ; elle m'écrivait seulement qu'elle ne m'avait jamais trahie et s'était longtemps demandé ce qu'elle m'avait fait. Nous avons repris notre correspondance, avec la courtoisie compassée de deux inconnues, puis avec une franchise que la voix ne nous aurait pas permise. Ce rythme épistolaire était un anachronisme, mais il nous laissait le temps de peser chaque mot. Lettre après lettre, nous sommes revenues sur l'automne de nos vingt-cinq ans comme on reprend une enquête. Elle n'avait parlé à personne, mais se rappelait un détail que j'avais effacé : quelques jours avant la scène, nous avions mangé tous les trois, et j'avais passé la soirée à regarder l'heure, à répondre d'un mot, à retirer ma main chaque fois qu'il la prenait. Elle m'a fait remarquer, sans ironie, cette lapalissade : un homme n'a pas besoin d'un espion pour voir qu'on ne l'aime plus. J'aurais dû éprouver du soulagement. J'ai éprouvé autre chose, que j'avoue moins volontiers : la perte d'une ennemie. Pendant vingt-deux ans, cette faute imaginaire m'avait servi d'explication ; elle disculpait la jeune femme que j'étais et imputait à une autre un manque de courage qui était le mien. Avec une magnanimité qui m'a presque blessée, Mathilde ne m'a fait aucun reproche. Je lui ai demandé de brûler ma lettre. Elle a refusé, avec un humour que j'avais oublié : c'était, disait-elle, le seul document où je l'avais crue capable d'une perfidie, et elle voulait garder cette preuve de son importance. Je n'ai pas su si elle plaisantait. Elle propose maintenant de nous voir en novembre, à mi-chemin. Sur le papier, nous avons de nouveau vingt-cinq ans ; une voix, un visage, un après-midi pourraient détruire ce que l'encre a réparé en six mois. Ma réponse est écrite et attend sur la table. Après une lettre restée vingt-deux ans sans être ouverte, j'en ai écrit une que je n'ose pas fermer.