Je suis coordinateur administratif dans une entreprise agricole qui moud le blé de deux cents fermes. De 1996 à l'an dernier, tout y passait par un seul logiciel, écrit par un jeune du village, Gérard Vautrin. Ce logiciel avait un défaut qu'aucune documentation ne mentionnait : il donnait pour chaque remorque un poids inférieur d'environ trois pour cent au poids réel. Chaque nouveau salarié apprenait à les ajouter avant d'écrire le chiffre dans le registre. On me l'a inculqué en 2011 avec la gravité des règles de sécurité, et je l'ai inculqué à six collègues. Personne ne savait d'où venait l'erreur : les anciens accusaient la balance, les jeunes le programme archaïque, et avec les trois pour cent, le calcul était juste. L'an dernier, le directeur a remplacé la balance et le logiciel, pour un abonnement annuel que je trouvais exorbitant. Le nouveau système pèse juste et ne demande aucune correction. En octobre, nous avons vendu une cargaison de quarante tonnes de farine, et il en manquait six. Le client est parti furieux, et le mot fiasco a circulé une semaine. Le directeur a accusé le nouveau système, malgré des chiffres irréfutables. C'est Jeanne, à l'accueil des remorques depuis vingt ans, qui a compris : elle ajoutait toujours les trois pour cent. Nous le faisions tous, avec rigueur, sur des chiffres enfin justes, et le stock gonflait sur le papier. Au téléphone, Gérard, retraité, est resté laconique. En 1998, l'entreprise avait remplacé ses remorques en acier par d'autres en aluminium, plus légères, et le logiciel continuait d'enlever le poids des anciennes. Changer le calcul coûtait une semaine ; dire aux gens d'ajouter trois pour cent coûtait une phrase. Ce qui me déconcerte n'est pas l'erreur, c'est sa durée. Pendant plus de vingt ans, la correction a vécu dans nos têtes, pas dans la machine, et elle a survécu à la raison même qui l'avait fait naître. Nous étions convaincus de contrôler un logiciel imparfait, et c'est lui qui nous avait appris une habitude. Le directeur voulait un coupable. Je lui ai rappelé, le plus humblement possible, que c'était lui qui m'avait formé en 2011, avec les mêmes mots que Jeanne. Ironiquement, le seul qui savait pourquoi était Gérard, et en vingt ans personne ne le lui avait demandé. Un papier collé sous l'écran dit : ne rien ajouter. Pourtant, Jeanne m'a avoué qu'elle ajoute encore les trois pour cent dans sa tête, puis qu'elle les enlève. Cela lui prend une seconde, et c'est le seul endroit où Gérard travaille encore.