Je traduis du turc depuis vingt-six ans, et je n'avais jamais reçu de lettre aussi aimable. Hélène Marchal, qui publiera le roman posthume de Nevin Aydın, aimait tant ma traduction qu'elle n'y voyait qu'un défaut, presque rien : le livre était un peu trop cinglant pour ses lecteurs. Le roman raconte une famille d'Izmir par la voix de la plus jeune des filles, devenue vieille. Elle n'épargne personne : ni le père, petit potentat de quartier, obséquieux devant les puissants et dur avec les siens, ni les tantes et leur litanie de reproches, ni elle-même. Sa voix est mordante, souvent sardonique. Hélène proposait des corrections minimes : « homme influent » au lieu de « potentat », deux épithètes en moins sur la mère, une dernière page moins sèche. On avait déjà choisi une image aux couleurs douces et un titre qui promettait la nostalgie. Il fallait que le roman ressemble à ce qu'on avait décidé d'en dire. J'ai refusé, poliment. Elle ne se met jamais en colère. Elle m'a invitée à déjeuner, a parlé de mon travail avec une précision qui m'a touchée et, au café, avec un empressement qu'elle voulait léger, a conclu : « Vous êtes trop scrupuleuse. Personne ne lira l'original, et c'est vous qui signez. » Rien chez elle n'était mielleux, et c'est pourquoi refuser était si difficile. Le soir même, en reprenant le chapitre, j'ai senti céder ma certitude. Le turc possède un temps pour ce qu'on répète sans l'avoir vu, comme un « paraît-il » glissé dans le verbe. Nevin Aydın l'utilise à chaque cruauté. La vieille femme du roman ne dit pas que son père était un potentat ; elle dit qu'il l'était, à ce qu'on racontait, et par cette nuance, que le français ne sait pas porter légèrement, la cruauté devient une rumeur plutôt qu'un verdict. Le français, lui, affirme. Ma traduction, exacte mot à mot, était plus dure que l'original : là où Nevin laissait place au doute, je condamnais. Mon interprétation, qui voyait en l'auteur une femme sans pitié, parlait peut-être surtout de moi. Hélène, qui ne lit pas le turc, avait vu juste, pour de mauvaises raisons. Atténuer, je pouvais le faire au nom de la fidélité, et l'argument était défendable. Mais je le ferais aussi pour le prochain contrat, pour le souvenir d'un déjeuner où l'on m'avait trouvée brillante. Comment distinguer la correction qui sert l'auteur de la correction qui sert Hélène ? Le texte serait le même ; les raisons ne laisseraient aucune trace. J'ai pensé écrire à la fille de Nevin, puis j'ai compris que je cherchais quelqu'un pour porter ce choix à ma place. Les morts sont des interlocuteurs commodes : on leur met dans la bouche ce qu'on veut, avec respect, et ils ne se dédisent jamais. J'ai essayé « à ce qu'on dit » devant chaque épithète, et la phrase devenait comique ; j'ai essayé de supprimer, et la voix devenait policée, plus du tout la sienne. Il est deux heures du matin. Les deux versions sont ouvertes sur mon écran, l'une fidèle aux mots, l'autre peut-être à la femme, et toutes les deux portent mon nom.