Il y avait dans notre cour une vigne qu'aucun de nous n'avait mise en terre. Elle couvrait le mur nord d'une exubérance que seules les saisons gouvernaient, et faisait de la cour, en juillet, le seul endroit frais de l'immeuble. On la croyait éternelle, comme toutes les choses qui ne demandent rien. En mars, à l'assemblée annuelle, l'administrateur a abordé la question par un préambule. Selon le rapport sans nuance d'un architecte, les racines s'étaient glissées dans les fissures des pierres, et il fallait arracher la vigne avant toute réparation. Il a ajouté, avec le sourire de celui qui prononce une lapalissade, qu'un mur abîmé ne se répare pas tout seul. Puis il a demandé qui était contre. Il n'a pas demandé qui était pour : il suffisait de ne pas bouger. Ma main est restée sur la table, comme les vingt autres, et le soulagement était palpable. Onze ménages venaient d'acquiescer sans un geste, et l'on est passé aux boîtes aux lettres. En avril, deux hommes ont coupé le tronc et arraché du mur tout ce qui restait. La pierre a gardé un réseau arachnéen de traces, là où la plante s'était attachée pendant soixante ans ; la pluie a mis tout l'été à l'effacer. L'été a été long. Privée d'ombre, la cour est devenue un puits de chaleur où personne ne descendait plus. La perte n'était pas seulement visuelle, mais olfactive : il me manquait l'odeur de feuilles chaudes qui montait le soir jusqu'à ma cuisine. En septembre, à la fête de la cour, madame Vasseur a dit après son second verre qu'elle trouvait la décision stupide. Le couple du troisième a avoué avoir choisi l'appartement pour la vigne. Monsieur Kerbrat a confié qu'il en mangeait les fruits à sa fenêtre chaque automne. Chacun avait cru être le seul à douter. Il y a eu un moment d'hilarité, puis une consternation que personne n'a su dire. Nous étions quatre ménages sur onze à avoir été contre en silence, et notre unanimité, si monolithique sur le papier, n'était qu'une somme de doutes qui ne s'étaient pas reconnus. Chacun s'était retenu par un scrupule différent : ne pas paraître puéril en opposant un souvenir à un rapport, ne pas retarder la réunion, ne pas faire payer les autres. Le vrai prix de cette décision n'était pas la vigne. Une décision que tout le monde a prise sans que personne la prenne ne peut être imputée à personne : quand madame Vasseur a protesté contre la chaleur, l'administrateur a répondu, sans ironie, que nous l'avions voulue à l'unanimité. Il incombait à chacun de parler, donc à aucun, et le silence de chacun était le corollaire raisonnable du silence des autres. Ce que nous avons appris en mars, c'est à rester immobiles ensemble. Cette année, l'administrateur a proposé une porte à code pour la rue, puis demandé qui était contre. J'ai senti le poids de ma main sur la table, et l'envie ridicule de la lever pour la vigne plutôt que contre la porte : une bravade, une dette payée dans la mauvaise devise. Personne n'a levé la main. Je ne saurai jamais si, cette fois, nous étions d'accord.