Pendant trente et un ans, Lucien s'est occupé de la maintenance de la piscine municipale, et l'eau est toujours restée propre. À sa retraite, en juin, je lui ai demandé, comme tout coordinateur, une documentation complète pour son successeur. Il l'a écrite avec un zèle que je ne lui connaissais pas : soixante pages, des photos, chaque dose indiquée. C'était le document le plus consciencieux que j'aie jamais reçu. Son successeur, Karim, qui a trente ans de moins, travaille avec rigueur. Il a suivi le document page après page, et pendant quatre mois tout est resté opérationnel. Un samedi de novembre, un moteur s'est arrêté pendant la leçon de natation des enfants. Il a fallu évacuer la piscine et la fermer huit jours. Le directeur a posé la question devant tout le monde : qu'est-ce que Karim avait oublié ? Mais Karim n'avait rien oublié. Un technicien extérieur a trouvé la cause sous le moteur : une grosse vis, qui avait tourné un peu chaque jour pendant des semaines, jusqu'à ne plus rien tenir. Une panne latente, a-t-il dit, qu'aucune documentation ne décrit, car elle n'arrive jamais quand quelqu'un passe souvent par là. J'ai appelé Lucien. Il a hésité, puis il a ri, un peu gêné : chaque vendredi, en allant vérifier l'eau, il passait la main sous ce moteur et resserrait la vis avec les doigts. Il le faisait depuis tant d'années qu'il l'avait oublié. Le directeur voulait un coupable, et il en avait deux : un jeune homme qui n'avait pas vu la vis, et un vétéran qui ne l'avait pas écrite. Je n'ai accusé aucun des deux. Le vieux ne pouvait pas écrire un geste dont il n'avait pas conscience, et le jeune ne pouvait pas lire ce qui n'était pas écrit : la faute était structurelle. Nous avions confondu ce qu'un homme sait et ce qu'il peut écrire. Une documentation, même parfaite, décrit ce que son auteur croit faire ; elle ne dit rien des gestes accomplis en passant, qui sont parfois la moitié d'un métier. J'ai ajouté une phrase à la page douze : resserrer la vis sous le moteur numéro trois, chaque vendredi. Puis j'ai demandé ce qu'aucune procédure ne contient : que le prochain technicien travaille deux mois à côté de l'ancien, sans rien écrire. Le directeur a trouvé l'idée coûteuse. Je lui ai rappelé le prix de huit jours de piscine fermée, et il a signé. Depuis, Lucien revient certains vendredis, et je soupçonne qu'il passe encore la main sous le moteur.