Dans mon village, deux familles portent presque le même nom. Nous sommes les Teissier. En face de la place, ce sont les Teyssier, avec une autre orthographe. Personne n'a jamais dit que nous étions de la même famille. La réponse à cette question était toujours la même : aucun lien. Les deux familles ne se disputaient pas. À la fête du village, nous n'étions pas à la même table, et personne ne trouvait cela étrange. J'ai perdu mon père en février. Il a fallu des papiers, et la secrétaire de la mairie a apporté les vieux registres. Je cherchais la naissance du père de mon père, né en 1902. Je l'ai trouvée, puis j'ai lu les pages d'après sans raison. Quatre pages plus loin, dans le même registre, un autre garçon naissait dans la même maison. Même père, même mère. L'orthographe du nom n'était pas la même. La secrétaire a compris avant moi. Un voisin qui ne savait pas écrire avait déclaré la deuxième naissance, et le secrétaire de 1902 a écrit le nom comme il l'entendait. Deux frères, deux orthographes, deux familles. Pendant cent ans, le village a expliqué cela par le hasard, et cela venait d'une oreille. J'ai pris une photo de la page et je l'ai portée chez Raymond Teyssier, le plus âgé de la famille. Il a regardé l'écran, puis il a dit qu'il le savait. Son père le lui avait dit en 1961. Il n'en avait jamais parlé, et sa raison n'était pas un secret. Sa mère avait passé des années à faire écrire leur orthographe partout : à la banque, à l'école, sur le courrier. Le dire, c'était effacer tout ce travail. Nous n'avons pas pleuré. Il m'a demandé la photo, il l'a rangée dans un tiroir, et nous avons parlé de la pluie. Depuis, le village ne répond plus non : il répond que c'est compliqué, et il préfère cette réponse à la vraie.