Le dernier soir, j'ai ouvert le toit de notre observatoire par habitude plus que par espoir. Le ciel avait cette couleur de lait sale que prennent les villes en hiver, et trois étoiles résistaient encore à la lumière. Un mécène aux idées philanthropiques l'avait fait construire en 1887 sur cette colline, à quatre kilomètres d'une ville qu'il croyait faite pour rester petite : un homme visionnaire, mais aveugle sur ce seul point. Pendant soixante ans, on a vu depuis la cour le ciel entier, blanc d'étoiles. La lumière n'est pas venue comme un cataclysme, mais par gradation, et c'est pourquoi elle était si difficile à combattre : la route nationale, le centre commercial, les projecteurs du stade, enfin les lampes blanches des rues, plus économiques, assurait la mairie. Chaque lumière était défendable, et chacune a été défendue ; la nuit, elle, n'avait pas d'avocat. J'ai invectivé le maire en réunion publique, et le journal a fait de moi « le vieil acariâtre de la colline ». Flegmatique, il répondait que les femmes qui rentrent seules la nuit ont droit à de la lumière, et que le ciel ne paie pas d'impôts. Je savais mon discours moralisateur : je défendais contre une ville un ciel qu'elle ne savait plus avoir perdu. La lettre de l'université, verbeuse, parlait longuement d'excellence avant la seule phrase utile : l'observation serait « transférée ». Elle l'était depuis longtemps. Mes collègues reçoivent dans leur bureau les images limpides d'appareils installés dans un désert du Chili, et ils regardent notre vieux tube de cuivre avec une ironie un peu blasée, comme un objet de musée. La science ne perd rien à cette fermeture. Ce qui disparaît, c'est autre chose. Chaque jeudi, des écoliers montaient regarder la lune dans le vieil appareil. Je me rappelle l'hilarité d'un garçon qui découvrait qu'elle avait des montagnes, comme si on lui révélait un secret gênant sur une voisine. Cela n'a produit aucune publication ; c'était pourtant la seule chose qui marchait encore. Ce dernier soir, un orage lointain a coupé l'électricité dans toute la vallée. Pendant quarante minutes, la ville s'est éteinte et les étoiles sont revenues à profusion, telles que mes prédécesseurs les avaient décrites dans leurs registres. Puis j'ai entendu monter des voix, des portes qui claquaient, des enfants qui criaient : les gens étaient sortis sur leurs balcons. Au matin, le journal comptait deux cents plaintes. Le maire, contrit, demandait pardon pour une « nuit inacceptable », et promettait que cela n'arriverait plus. Pas un mot sur le ciel. Sous l'article, une seule lectrice racontait qu'elle avait vu, à soixante ans passés, les étoiles « comme dans les livres », et demandait quand on pourrait les revoir. On m'opposera un argument rebattu : ce qu'on n'a jamais vu ne manque à personne. Mais ceux des balcons l'avaient vu, et au matin ils signaient des plaintes. Une ville, peut-être, ne sait plus désirer ce qu'elle a cessé de connaître. Le vieux tube partira pour un musée, où l'on m'a promis de le mettre en valeur sous un projecteur.