Depuis trente et un ans, je tiens le café de la place, et de derrière mon comptoir j'ai tout vu : qui sort de quelle porte à quelle heure, qui embrasse qui sous les arbres, quels garçons cassent le banc le samedi soir. Je n'en ai presque rien répété. Un village tient moins par ce qu'il sait que par ce qu'il accepte de ne pas dire. En mars, la mairie a installé quatre caméras capables de reconnaître un visage dans une foule. Le maire les a inaugurées par une harangue contre le fléau des vitres cassées ; le préambule de la décision parlait de sécurité, la suite d'un logiciel que personne, à la mairie, ne savait expliquer. Cette opacité a inquiété ses rares lecteurs ; les autres ont applaudi. En avril, trois adolescents ont brisé les vitres de l'école. Autrefois, j'aurais reconnu les garçons, appelé leurs mères, et l'affaire se serait réglée avec un peu d'argent et beaucoup de honte. Cette fois, le logiciel les a identifiés en une heure, la police les a convoqués, et l'un d'eux, le fils de ma cuisinière, a désormais un dossier. Le village a parlé de justice ; j'ai cherché un autre mot sans le trouver. En mai, la même caméra a reconnu le neveu du maire. Depuis quinze ans, il se garait sur la place des handicapés ; tout le monde le voyait et personne ne disait rien, car son oncle signait les autorisations. Ce n'était pas du népotisme, disait-on avec un sourire sardonique, c'était la famille. Le logiciel, lui, ignore de qui il est le neveu : il a payé la même amende qu'un inconnu. Pour la première fois, le village a vu une règle s'appliquer à tous, et ce spectacle égalitaire avait une beauté un peu froide. Mes certitudes ont alors commencé à trembler. Ma terrasse aussi était une caméra, mais une caméra qui choisissait : ma mémoire avait pardonné au fils de ma cuisinière avant qu'il ne casse quoi que ce soit, et enregistré chaque faute du neveu sans jamais la répéter. Ce que j'appelais ma discrétion était aussi une iniquité : j'étais indulgente avec ceux que j'aimais et muette devant ceux qui me faisaient peur. La caméra, elle, ne pardonne rien et ne craint personne. Elle n'a ni la patience qui laisse à un garçon le temps de devenir quelqu'un d'autre, ni la prudence pleutre qui protégeait les puissants. Elle regarde le garçon et le neveu avec la même attention imperturbable, et je ne sais s'il faut admirer cette égalité ou la craindre. À la réunion de juin, une habitante a exigé qu'on enlève les caméras, dans un discours véhément sur le droit inviolable d'être oublié. On l'a applaudie, elle aussi. Elle avait applaudi le maire en mars ; depuis, la caméra avait reconnu son fils. L'opinion du village semblait suivre le dernier visage reconnu. Le fils de ma cuisinière travaille encore ici le samedi. Il ne lève jamais les yeux vers la caméra. Moi, je lève les yeux vers elle chaque matin en ouvrant la terrasse, et je me demande qui, de nous deux, elle gêne le plus : lui, qu'elle a vu, ou moi, qu'elle a remplacée.