Michel a porté le courrier dans onze villages pendant dix-neuf ans. Le même trajet chaque matin. En janvier, le bureau a changé les trajets. Un logiciel a mis les rues dans un autre ordre : vingt-cinq minutes gagnées. Sur le papier, rien n'était perdu : les mêmes boîtes, le même courrier. Mais ces vingt-cinq minutes n'étaient pas vides. C'étaient deux maisons. Chez madame Ruiz, au bout du chemin, Michel entrait et posait le courrier sur la table. Il demandait s'il fallait du pain. Chez l'autre dame, en haut du village, il y avait une porte lourde et un chien méchant. En février, Michel a arrêté d'entrer. Il mettait les lettres dans la boîte et il continuait : le nouvel ordre comptait ses minutes. En avril, madame Ruiz est tombée dans sa cuisine. Elle est restée sur le sol jusqu'au soir. La mairie a réagi. Le conseil a signé un contrat avec une association : deux visites par semaine, mille quatre cents euros par an. Michel est venu à la réunion. Il a dit que ses vingt-cinq minutes n'avaient pas disparu : elles avaient changé d'adresse. Son chef a répondu que la poste ne vend pas ce service. C'était vrai : ce service n'avait jamais été dans un contrat, il était dans un trajet. Michel a gardé le nouvel ordre. Devant les deux portails, il arrête la camionnette et crie bonjour par la fenêtre. Les deux dames viennent jusqu'à leur porte. Ce n'est écrit sur aucune feuille.