La ville calcule le budget de la bibliothèque sur un seul chiffre : le nombre de livres empruntés dans l'année. La règle est simple, et c'est exactement pour cette raison qu'elle n'a jamais changé. Je travaille ici depuis neuf ans. Chaque janvier le chiffre baisse un peu, et chaque janvier nous devons expliquer pourquoi. L'explication ne tient pas dans le tableau. Les livres qui servent le plus ne sortent jamais d'ici : les journaux, les cartes de la région, les gros livres d'histoire locale que personne ne prend à la maison. Les gens les lisent à la table près de la fenêtre, copient deux pages, et les laissent ouverts. Le soir je les remets sur les rayons. Le logiciel n'a rien vu de tout cela. En février j'ai commencé à les compter. Pas les lecteurs : les livres posés sur les tables, une ligne dans un cahier chaque fois que je rangeais. La première semaine : 212 livres remis en place contre 40 empruntés. Pendant tout le printemps, ce chiffre n'a presque pas bougé. J'ai envoyé mes chiffres à la ville avec une lettre de deux pages. La réponse était polie et claire : seuls les chiffres du logiciel comptent. Cette règle se comprend. Un chiffre écrit à la main ne peut pas être vérifié, et la ville doit elle aussi répondre à quelqu'un : un budget se défend avec des chiffres que personne n'a écrits. Alors nous avons cherché une autre solution, et nous l'avons trouvée dans le logiciel : un lecteur de plus, la grande salle, avec une carte comme les autres. Chaque livre laissé sur une table est emprunté par la salle le matin et rendu le soir. Le chiffre de cette année monte de 38 pour cent. Personne n'a posé de question, et la seule chose que j'ai changée, c'est le nom du lecteur.