Le marais commence au bout de notre jardin. Sous le vent, l'eau ondule entre les herbes hautes, des chemins tortueux mènent vers des îles qui changent chaque année, et à l'aube le vacarme strident des oiseaux me réveille. Le père de mon père l'appelait le bourbier, et ce mot résumait tout ce qu'il en pensait. Des agriculteurs ont demandé à la mairie de vider ce qui reste du marais pour en faire des champs. La région paierait les canaux, et la ville désargentée en tirerait un loyer suffisant pour réparer le toit de l'école : une aubaine. Le maire, circonspect, a hésité tout l'hiver avant de faire ce que font les maires qui ne veulent pas choisir : un référendum. La ville s'est polarisée. D'un côté, les agriculteurs, dont mon frère, que ses dettes ont laissé presque insolvable ; de l'autre, un comité de défense du marais, formé de gens de la ville voisine. Chacun avait sa caricature de l'autre : des paysans imprévoyants, prêts à vendre l'avenir pour trois récoltes, ou des moralisateurs qui aiment un paysage dont ils ne paient pas le prix. La réunion a tourné à la cacophonie : un militant a fait un discours virulent sur la planète, un agriculteur l'a invectivé, une professeure a été si grandiloquente que ses amis regardaient leurs chaussures. Puis mon frère s'est levé : « Vous aimez le marais le dimanche ; moi, je le paie le lundi. » Personne n'a plus parlé de la planète. Depuis vingt ans, chaque printemps, mes élèves et moi comptons les grenouilles. Le comité me croyait de son côté, et, devant cette certitude, je devenais récalcitrante. J'aime le marais, mais je connais les chiffres de mon frère et ce que pèse une récolte quand la banque attend. L'autre moitié du marais n'existe plus depuis 1971. Le père de mon père l'a vidée ; on le disait visionnaire, et un ministre est venu inaugurer le premier canal. Les champs de mon frère sont sortis de cette eau ; le comité parle de cataclysme. Les mêmes champs ont été une fierté, puis une faute, sans qu'un grain de blé ait changé. En juillet, pour la première fois de mémoire d'homme, le marais s'est vidé. Le fond s'est couvert de fissures et les grenouilles ont disparu. Cette terre fendue présageait, pour chacun, sa propre victoire : un marais déjà condamné qu'on ne ferait qu'achever, ou la preuve qu'il fallait le protéger. En septembre, une nuit de pluie a suffi à remplir le marais, et la rue basse, qui prend l'eau à chaque orage, est restée sèche. Un vieil homme a dit que le marais avait bu la pluie ; les agriculteurs ont répondu que leurs canaux l'avaient emportée vers la rivière. Personne ne pouvait rien prouver, et chacun a gardé sa certitude intacte. Le scrutin a lieu dimanche. Mon frère ne m'a jamais demandé ce que je choisirais : c'est sa façon de me faire confiance. Mes élèves m'ont dessiné des grenouilles plus grandes que les maisons. Je regarde l'eau tranquille, qui ignore qu'on va décider d'elle. Je sais ce que chaque choix me coûtera ; je ne sais pas avec quel regret je pourrai vivre.