Ma grand-mère a écrit deux dates par an dans le même cahier, de 1961 à 2022. La première est le jour où le grand arbre du fond du jardin devient blanc ; la deuxième est le jour de la première pomme ramassée. Personne ne lui a demandé pourquoi. Je crois qu'elle voulait savoir quand se préparer, et peut-être aussi comparer son arbre avec ceux des voisins. Cet hiver, j'ai mis les soixante-deux lignes dans l'ordinateur et j'ai fait deux moyennes : les trente premières années, puis les trente dernières. Le jour blanc est arrivé onze jours plus tôt. C'est exactement ce que la famille répète depuis longtemps : tout arrive plus tôt qu'avant. La première pomme, elle, n'a gagné que trois jours. L'écart entre les deux dates a donc grandi de huit jours. L'hypothèse de la famille était à moitié vraie, et cette moitié cachait l'autre. Ce qui a changé n'est pas la vitesse de l'arbre, c'est la longueur de son printemps. Il y a une troisième chose dans le cahier. Certaines années, ma grand-mère a écrit un mot à côté de la date blanche : gelé. Ce mot revient quatre fois dans les trente premières années et onze fois dans les trente dernières. Le froid d'avril n'a pas bougé ; les fleurs, oui. Un printemps plus chaud ne protège donc pas cet arbre. Il le fait sortir plus tôt, et le froid le trouve dehors. Mon oncle veut mettre deux arbres de plus cette année, les mêmes. Je lui ai montré les onze, et il a choisi le mur nord de la maison. Il avait raison, et la preuve était déjà dans le cahier. À la dernière page, ma grand-mère suivait un autre arbre contre ce mur : blanc huit jours plus tard, et le mot gelé une seule fois en soixante ans.