Jusqu'en 1977, il y avait trois lignes de téléphone dans le village : la mairie, le médecin et le magasin de ma tante Marthe. La seule qui servait à tout le monde était la troisième. Marthe répondait pour les autres. Elle écrivait le message sur une page de cahier et un enfant le portait à la maison qui devait le recevoir. Elle ne portait pas seulement des mots, elle choisissait leur ordre. Une naissance à trois heures du matin, on réveillait la famille tout de suite. Une date de mariage, on attendait le jour. En 1977, les ouvriers sont passés de maison en maison pendant six semaines. Le village a eu quarante téléphones en un mois. Marthe n'a pas voulu de ligne dans sa cuisine pendant presque un an. Je croyais que c'était de l'orgueil, et je le lui ai dit une fois, mal. Elle m'a expliqué sa raison une seule fois, et cette raison ne parlait pas d'elle : tant que le téléphone restait dans le magasin, les gens entraient dans le magasin. Vingt clients par jour attendaient leur tour près de la porte et presque tous achetaient quelque chose : du pain, du sel, un journal. Le téléphone n'était pas un service que le magasin rendait. C'était la raison d'y entrer. Une fois les lignes posées, les gens sont restés chez eux, sans que personne ait rien enlevé à personne. Marthe a tenu jusqu'en 1983, puis elle a fermé sans prévenir. Son cahier est resté chez nous. Sur un mois de 1976, j'ai compté deux cent onze messages ; sur toute l'année 1978, il y en a trois. Mon téléphone est dans ma poche et il sonne où je veux. La seule chose que rien n'a remplacée, c'est quelqu'un qui décide, à onze heures du soir, ce qui peut attendre le matin.