Depuis 1882, la statue de l'abbé Morand, un enfant mourant dans les bras, domine la place de notre ville. Les écoliers apprennent qu'en 1832, pendant l'épidémie, le curé est resté auprès des malades et que le maire a fui. Ce maire, Étienne Lescure, est mon ancêtre, et chez nous « un Lescure », c'est celui qui fuit : notre nom est devenu une épithète. Ma famille a porté cet opprobre pendant deux siècles. Ma mère, Lescure par mariage seulement, ne sortait pas le jour de la fête de l'abbé, et mon père changeait de sujet d'un air désinvolte. Au grenier, un carton portait, de la main de ma mère, trois mots : « papiers du maire ». Personne ne l'avait ouvert. Je l'ai ouvert au printemps, quand la mairie a commencé à préparer les deux cents ans de l'épidémie. Sous des factures dormait une lettre du 9 août 1832 adressée par Étienne à sa femme, qu'il avait envoyée avec les enfants à la montagne. Elle commençait ainsi : « Ma bonne amie, je reste, puisqu'il faut bien que quelqu'un reste. » La suite renversait le récit officiel. Le curé était parti le 3 août chez l'évêque ; c'est le maire qui faisait creuser les fosses et porter du pain aux malades. Le style épistolaire, ampoulé par endroits, devenait sec quand il en venait aux morts. Mon ancêtre suppliait sa femme de brûler la lettre : un maire qui accuse son curé se perd. J'ai passé une semaine à l'exégèse de ces pages, et le doute a suivi le bonheur : un homme qui écrit à sa femme a toutes les raisons de se montrer courageux. Aux archives, un historien m'a assuré que la lettre n'était pas apocryphe ; mais authentique, a-t-il ajouté, ne voulait pas dire vraie. Du 3 au 24 août, les registres de la paroisse ne portent aucune signature du curé, qui signait chaque inhumation depuis dix ans : ce silence ne prouve rien, mais ne dément pas la lettre. Puis j'ai repris le discours de 1882 : on y honorait l'abbé, « revenu au milieu du fléau ». Revenu. Personne ne s'était demandé d'où. J'ai montré la lettre à monsieur Vidal, auteur d'une histoire de la ville, un panégyrique de trois cents pages qu'on offre aux couples le jour du mariage. Il l'a lue deux fois et me l'a rendue : je voulais, selon lui, disculper un homme en profanant la mémoire d'un autre. Je n'ai rien su répondre, car la même idée m'était venue. La ville a construit son récit comme un édifice à deux colonnes, le saint et le pleutre : il fallait un homme qui fuie pour que celui qui reste devienne un héros. Dans un moment d'introspection peu flatteuse, je ne sais plus si je cherche la vérité ou un nom lavé. Le maire m'a invitée à la cérémonie, avec une magnanimité dont il semblait fier : la ville pardonne aux Lescure. La lettre est sur ma table. Son auteur avait demandé qu'on la brûle. J'ignore si sa femme l'a gardée par fidélité ou par négligence, et de cela dépend la vraie question : ce qu'elle aurait voulu que j'en fasse.