Depuis trente ans, je raconte la même anecdote à chaque repas de famille. J'avais huit ans quand un petit avion jaune a atterri dans le champ en face de la ferme de mon oncle Lucien ; le pilote, qui n'avait rien, a bu un café dans la cuisine. Je me rappelle l'odeur de l'herbe et les gants de cuir posés sur la table. En mars, après les funérailles de Lucien, mon frère m'a dit sans colère que je n'étais pas là : j'étais chez notre tante, à la montagne. Je l'ai regardé avec une incrédulité mêlée d'indignation. Je voyais la scène, j'entendais encore le moteur. Ma mère garde nos lettres dans une boîte. Il y avait une lettre de moi, du 18 juin 1998, écrite de ma main d'enfant : Lucien avait appelé, un avion était tombé dans son champ, et j'avais pleuré de ne pas être là. La preuve était irréfutable, et elle venait de moi. Mon histoire n'a pas surpris une amie, chercheuse en sciences cognitives. Selon elle, un souvenir n'est pas un enregistrement qu'on écoute, mais une reconstruction : chaque fois qu'on le raconte, le cerveau le reconstruit avec ce qu'il a sous la main. Mon oncle avait raconté cette histoire cent fois. J'ai pris ses images et je les ai installées dans ma propre enfance. Le plus déconcertant, c'est que la clarté d'un souvenir est trompeuse : elle ne dit rien de son exactitude. La certitude et la vérité ne sont presque pas corrélées, et un souvenir inventé peut être aussi vif et précis qu'un vrai. Des chercheurs ont même créé chez des adultes de faux souvenirs, en leur demandant simplement d'imaginer plusieurs fois une scène qui n'avait jamais eu lieu. Ce n'est pas l'erreur qui me hante. C'est que, de l'intérieur, rien ne distingue ce que j'ai vécu de ce qu'on m'a raconté. Si ce souvenir est faux, combien d'autres le sont aussi ? Mon amie refuse de parler de défaut. La mémoire, pour elle, ne sert pas à garder ce qui s'est passé, mais à imaginer l'avenir. Elle est économe : elle recycle ce qu'elle trouve. Ironiquement, mon frère était là, et il ne lui reste rien ; je n'y étais pas, et il me reste tout. En décembre, j'ai raconté l'histoire encore une fois, avec une autre première phrase : mon oncle racontait qu'un jour, un avion jaune avait atterri dans son champ. Seul le propriétaire a changé, et cela me semble plus juste : ce souvenir, Lucien me l'a légué.