J'ai acheté l'atelier en février, après quinze ans dans une usine où personne ne connaissait le nom de personne. Le vieux tailleur avait posé deux conditions, formulées avec une courtoisie compassée : il resterait six mois pour me présenter ses clients, et le nom peint en doré sur la vitre, « Verdier, tailleur », ne changerait pas. J'ai trouvé cela émouvant, et je l'ai appelé monsieur Verdier jusqu'en avril ; il n'a jamais protesté. Il arrivait chaque matin à huit heures, imperturbable, prenait une chaise près de la porte et restait taciturne jusqu'au soir. Il ne touchait plus aux ciseaux, répétait-il ; il était là pour me laisser la place. Pourtant les clients me saluaient de la tête, puis c'est à lui qu'ils donnaient leur veste. Sa pédagogie, c'était le silence. Devant un client, il ne disait rien ; mais au matin, une épaule que j'avais finie avait changé de forme. Il ne touchait plus aux ciseaux, bien sûr : la veste s'était améliorée toute seule pendant la nuit. Je n'ai rien dit : la fierté m'en empêchait, et l'épaule était meilleure. En avril, un jour où il était absent, une vieille cliente m'a demandé comment allait monsieur Morel. Devant mon air perdu, elle a ri : Verdier était enterré depuis 1979, et l'homme assis près de la porte avait été son ouvrier. Depuis, il travaillait sous le nom d'un autre, et le quartier ne s'en étonnait plus. À son retour, je lui ai posé la question. Il a plié un tissu avec un soin méticuleux avant de répondre : les clients venaient pour Verdier, et après sa mort ils avaient continué à venir sans voir la différence. Il a ajouté, sans rancune, que la réputation de Verdier était une gloire posthume dont il avait été l'ouvrier. J'ai compris pourquoi deux tailleurs, avant moi, n'étaient restés qu'un mois. Il ne cherchait pas quelqu'un pour continuer son travail, mais quelqu'un qui accepte de disparaître comme lui, assidu et invisible, dans l'interstice entre un nom et une main. Ce que j'avais pris pour de la modestie ressemblait parfois à une fidélité servile, parfois à un orgueil que je ne savais pas définir. Il faut pourtant être honnête : le nom fonctionne. Trois générations de clients ont passé cette porte, moins pour acheter une veste que pour vérifier qu'un coin du monde est resté immuable. Effacer le nom, ce serait bafouer leur fidélité, ou du moins le leur faire croire. Le garder, c'est entretenir un artifice qui arrange tout le monde, moi la première. Monsieur Morel est parti un vendredi de juillet, sans bruit, comme on quitte une chambre où quelqu'un dort. Il m'a laissé ses ciseaux, ceux de Verdier en réalité, et une phrase sur le seuil : « Pour le nom, c'est vous qui verrez. » C'était la première fois qu'il me laissait décider. Quelqu'un vient lundi pour la vitre. Je lui ai demandé d'apporter de quoi gratter et de quoi peindre, sans lui dire ce qui servira. Le soir, je regarde le nom depuis l'intérieur, où il se lit comme dans un miroir, et je me demande si l'on hérite d'un atelier ou si c'est l'atelier qui hérite de nous.