Notre village porte le nom de Lorme-le-Haut depuis 1923. Avant, il n'était que Lorme, et presque tout le monde ici croit que le mot ajouté l'a été pour faire joli. J'ai été secrétaire à la mairie pendant vingt ans et j'ai lu le registre de ces années. La raison n'avait rien de joli : c'était le courrier. Il existait un autre Lorme à deux cents kilomètres, trois fois plus grand. Les lettres et l'argent arrivaient chez eux, et l'erreur se voyait des semaines plus tard. Le conseil a écrit à l'administration en 1922, avec trois exemples. Le plus grave : une lettre qui annonçait une mort et un héritage est arrivée quatre mois trop tard, quand tout avait déjà été partagé. La réponse a mis un an. Elle demandait un mot de plus, et le village en a proposé deux : le Vieux, qui disait que ce Lorme était le premier, et le Haut, qui venait de la carte. L'administration a gardé le Haut. L'histoire des deux villages ne l'intéressait pas : elle lisait une carte, où quarante mètres de différence étaient écrits noir sur blanc. Le nom n'a rien réglé. Les lettres ont continué à se tromper de Lorme pendant cinquante ans, jusqu'aux cinq chiffres de 1972, qui ont fait le travail en une saison. En échange, le nom a fait quelque chose que personne n'avait demandé. Le Haut promettait une montagne, et quand les voitures sont devenues normales, des familles ont commencé à monter le dimanche. Elles ne disent rien et elles reprennent la route. Ce Haut est une pente de quarante mètres qui tombe vers une rivière, et on ne voit pas la mer. Le restaurant de la place, lui, tient depuis 1968. Deux ou trois fois par an, la mairie reçoit encore une lettre pour l'autre Lorme et je la remets à la boîte. Un nom peut donc échouer sur ce qu'on lui a demandé et réussir sur ce que personne n'attendait de lui.