Je suis vétérinaire dans une vallée sans loup depuis un siècle. Un matin d'avril, Mathieu, le berger, a trouvé onze moutons tués au bord de la forêt. À midi, tout le village savait que le loup était revenu. Le village s'est divisé en deux. Pour certains, le prédateur menaçait le bétail et une façon de vivre ; pour d'autres, son retour prouvait que la nature allait mieux. Les deux groupes parlaient avec la même ferveur d'un animal que personne n'avait vu. J'ai examiné les moutons le jour même. Les morsures étaient sur le ventre et les côtés, presque jamais à la gorge. Un loup prend sa proie à la gorge : c'est son instinct. Un chien mord partout, comme dans un jeu qui va trop loin. Je l'ai dit à Mathieu avec prudence, car une impression n'est pas une preuve ; il m'a regardée comme si je défendais le loup. J'ai envoyé des échantillons à un laboratoire, et pendant trois semaines la rumeur a grandi sans moi. Un chasseur a juré avoir vu une silhouette grise à l'aube, près de l'étang. Une photo floue a circulé, et chacun y voyait ce qu'il attendait. Personne n'exprimait de scepticisme : au village, douter à voix haute, c'est déjà choisir son groupe. Le résultat est arrivé en mai : deux chiens, aucune trace de loup. L'analyse, irréfutable, démentait la rumeur, et elle n'a convaincu personne : chaque groupe avait besoin de son loup. Le berger l'a rejetée catégoriquement, et au café on riait de ma naïveté. Une semaine plus tard, un voisin de Mathieu est venu à la clinique. La nuit du dix avril, ses deux chiens étaient rentrés à l'aube couverts de sang, et il les avait lavés sans se poser de questions. Depuis, cette image le hantait. Il ne m'a pas demandé si c'étaient eux, mais ce qu'il devait faire, et je n'ai pas su répondre. En juin, Mathieu a trouvé dans sa boîte aux lettres une enveloppe sans nom, avec le prix de onze moutons. Il a pris l'argent sans poser de questions. Le voisin a payé discrètement, et tous les deux disent encore que c'était le loup. Il est plus facile de détester un animal que personne n'a vu qu'un voisin avec qui l'on boit son café ; la haine du loup protège la paix entre voisins. Ce printemps, une caméra en a photographié un vrai, à quarante kilomètres. Quand il viendra, la moitié du village le détestera déjà depuis un an, pour des moutons qu'il n'a pas tués.