En mars, ma mère a décidé que le vieux fauteuil du salon devait partir. Le cuir était sec et le bois avait cassé. Mon père n'était pas d'accord. Il a dit que son père avait fait ce fauteuil dans son atelier, en 1961. Ma mère a gagné. Un jeudi matin, nous avons porté le fauteuil devant la porte. Le camion de la commune passe le jeudi à midi. À onze heures, le fauteuil n'était plus là. Mon père a regardé la place vide, puis il est rentré. Il n'a plus parlé du fauteuil. En septembre, je suis allée à la mairie. La salle d'attente était pleine et je me suis assise au fond. Le siège était trop dur pour une chaise de bureau. J'ai regardé le dos : sous un tissu vert neuf, c'était le bois de mon grand-père. Sur le bras, une petite carte : fauteuil donné par la famille Chauvet. Nous n'avions rien donné. L'adjoint au maire m'a tout expliqué. Un employé l'avait vu sur la route et un retraité du village l'avait réparé. Sous le siège, il y avait une étiquette avec notre nom. Mon grand-père écrivait son nom sous chaque meuble qu'il faisait. Ma mère va à la mairie le premier jeudi du mois, pour des papiers qu'elle peut envoyer par la poste. Elle attend dans le fauteuil. Mon père, lui, n'y est jamais entré. Il dit qu'un fauteuil réparé par un autre homme n'est plus le fauteuil de son père.