Chaque hiver, le chemin bas du village était inondé. Jamais très haut, mais assez pour faire parler tout le monde. Pour les uns, le coupable était le fermier du haut. Pour les autres, le conseil, qui ne réparait rien. En décembre, mon voisin chasseur nous a laissé sa caméra de nuit. Nous avons attaché cet appareil à un arbre, juste avant le pont. Quatre nuits, rien. Un chat, la pluie. Le matin suivant, quarante photos. Toujours le même animal : lourd, une queue plate, une branche dans la bouche. Un castor. Dans notre ruisseau, à deux pas des dernières maisons. À la réunion du conseil, monsieur Ferrand a répété un seul mot : impossible. Cet animal avait disparu avant sa naissance. Une femme du bureau de la nature est venue. Elle a examiné les arbres tombés, les marques de dents, le barrage sous le pont. Puis elle a expliqué la loi : cette espèce est protégée, personne ne touche au barrage. Ferrand a dit que le chemin était plus vieux que le castor. La femme a accepté, mais la loi ne compte pas les années comme lui. Alors le village a déplacé le chemin. Vingt pas plus haut, dans le champ de la famille Rouaud. Depuis, le chemin reste sec. Et le dimanche, il y a du monde au bord du ruisseau. Ferrand guide les visiteurs. Il montre les marques sur les arbres et il dit « notre castor ». Le chemin a changé de place. Ferrand aussi.