Dix-huit mois après la mort de ma sœur, son profil mène une vie qu'elle n'a pas choisie. Le site rappelle son anniversaire à trois cents personnes, propose son visage à des inconnus qui pourraient la connaître, et sa boîte mail, infatigable, reçoit encore la litanie des offres commerciales qu'elle ne lisait jamais. C'est à moi qu'il incombe d'en décider. Ma sœur m'avait chargé, sur une feuille signée dans sa cuisine, de « régler ses affaires », mots d'un sérieux comique qui ne parlaient pas des machines. En mars, la plateforme m'a envoyé un formulaire : transformer la page en lieu de mémoire, ou la supprimer. Il suffit de joindre un certificat de décès et de cliquer. Ma mère, elle, a décidé sans formulaire. Chaque dimanche, vers dix heures, elle écrit sur la page de sa fille quelques phrases que tout le monde peut lire : le temps, le jardin, le chat qui attend derrière la porte. Ce qui n'était qu'une vitrine est devenu pour elle un lieu sacré, et supprimer la page serait, à ses yeux, une irrévérence. Pourtant ma sœur était la personne la plus pudique que j'aie connue. Elle ne publiait presque rien ; les photos où on la voit, d'autres les ont mises en ligne sans lui demander son avis. Elle disait en riant qu'elles faisaient d'elle un amalgame de soirées où elle s'ennuyait. Cette page, qu'elle avait délaissée de son vivant, l'expose désormais sans mesure, comme elle n'aurait jamais choisi de se montrer. La loi accorde à ceux qui vivent le droit d'être oubliés ; pour les morts, elle ne connaît que leurs consignes, et ma sœur n'en a laissé aucune. Je me suis surpris à peser ses phrases, à chercher dans un message sur la « tyrannie des souvenirs » une volonté qu'elle n'avait jamais explicitée. On trouve toujours, dans les mots des morts, l'avis dont on a besoin. Mes raisons, je l'avoue, ne sont pas toutes pures. Chaque anniversaire rappelé, chaque visage proposé me blesse, et une part de moi voudrait supprimer la page pour ne plus la voir. Je soupçonne mon scrupule de n'être qu'un nom convenable pour ma lassitude. Il y a quelque chose de ridicule à confier notre mémoire à une machine. Le site n'oublie rien, et c'est pour cela qu'il ne se rappelle rien : il ignore qu'il fête une morte, il répète. Ma mère, elle, choisit ses mots, hésite, efface. La page est devenue une élégie écrite par une femme qui, pour la première fois de sa vie, écrit. Dans un carnet, j'ai trouvé le code de sa boîte mail, que je n'ai pas ouverte. Lire sa correspondance serait sans doute le seul moyen de connaître ses vœux, et c'est le seul geste qu'elle m'aurait interdit sans hésiter. Son intimité ne reste inviolable que si je n'y touche pas. Le formulaire est rempli depuis mars, et je tergiverse. Il ne manque qu'un clic, mais j'ignore à qui il appartient : à la morte, qui n'a rien dit, à ma mère, qui lui écrit, ou à moi, qui lis les deux sans répondre. Dimanche, vers dix heures, un message arrivera, et je le lirai avant de fermer l'ordinateur.