J'habite depuis trente ans au 12, rue Valette, dans une petite ville du Nord où presque tout vient de l'homme dont ma rue porte le nom : l'usine de laine, les maisons des ouvriers, l'école, l'hôpital, dont la façade rappelle encore sa munificence. On ne marche pas dix minutes sans passer devant un de ses édifices. En mars 1907, pendant une grève, Valette a fait venir les soldats. Ils ont fait feu sur la foule devant la grille de l'usine, et deux ouvriers ont été tués, dont Lucien Vandamme, dix-sept ans, le frère du père de ma mère. Ma famille, peu expansive, ne prononçait jamais son nom ; je l'ai appris comme un secret. Ce printemps, des jeunes gens ont proposé de donner à la rue le nom de Lucien. L'affaire a polarisé la ville. En réunion publique, un retraité a fulminé contre ceux qui jugent hier avec les yeux d'aujourd'hui. Une lycéenne lui a répondu, laconique : « Une rue, c'est pas un livre d'histoire. C'est un merci qu'on répète à chaque lettre. » On attendait de moi, la descendante, que je signe la première. Deux étudiants m'ont apporté la pétition ; j'ai demandé du temps. Ils y ont vu de la prudence ; c'était plutôt une appréhension que je ne savais pas expliquer. J'ai cherché aux archives l'année où la rue avait pris son nom. En 1932, vingt-cinq ans après les coups de feu, des élus, presque tous ouvriers de l'usine, lui avaient donné le nom de Valette, à l'unanimité ; le père de ma mère avait signé. Le registre garde aussi le discours du maire, un panégyrique où le mot « grève » n'apparaît pas une fois. J'avais imaginé un nom imposé par les puissants. Il avait été choisi par ceux qui avaient le plus de raisons de détester cet homme, et dont plusieurs avaient suivi le corps de Lucien jusqu'au cimetière. Du pourquoi, le registre ne dit rien ; son opacité est totale. Peut-être la reconnaissance, car la veuve Valette aidait les deux familles ; peut-être la fatigue, ou la peur de perdre l'usine. Je n'ose en choisir aucune pour eux. Les jeunes disent que ces hommes n'étaient pas libres, et que changer le nom serait leur rendre justice. Le retraité répond que leur en faire le reproche serait un anachronisme. Les deux thèses se défendent, et chacune, dite d'une voix impérieuse, me paraît fausse. Changer le nom, c'est honorer un frère et condamner l'autre ; le garder, c'est laisser croire que personne n'a été tué devant la grille. À la réunion suivante, j'ai lu le registre à voix haute. Dans la salle, personne n'a applaudi. Une étudiante m'a accusée d'entacher le souvenir de Lucien avec un détail d'archive ; le retraité, lui, m'a remerciée, et ce merci m'a blessée plus que l'accusation. La mairie attend ; en ville, on dit qu'elle hésite. Chaque matin arrivent dans ma boîte des lettres adressées rue Valette, et je pense aux hommes de 1932, qui avaient vu ce que nous découvrons et ont choisi quand même. Hier, en répondant à l'une d'elles, j'ai écrit au dos de l'enveloppe, sans y penser, mon adresse : 12, rue Valette.