Chaque année en mai, les deux communes font le tour de leur limite. On part de l'église à huit heures. Il y a onze pierres dans les champs. Mon père les comptait quand il était enfant. Cette année, un jeune homme du département est venu avec nous. Il avait un plan de 1830 dans son dossier. Devant la pierre numéro sept, il s'est arrêté et il a regardé son plan deux fois. Elle n'était pas au bon endroit. Sur le papier de 1830, la limite passait au milieu du champ. La pierre était trente pas plus loin, derrière la source. Le maire du village bas n'a pas été surpris. Tout le monde connaît l'histoire, mais personne ne l'écrit. En 1954, un homme de sa famille a déplacé la pierre pendant l'hiver. Il voulait la source dans son champ, pour ses vaches. Personne n'a rien dit et la pierre est restée. En 1981, on a fait une nouvelle carte, à partir des pierres. Depuis, tous les papiers du village viennent de cette carte. Ventes, impôts, champs : tout vient de la pierre déplacée. Les deux maires ont discuté vingt minutes au bord du champ. Ils ont décidé de ne rien changer. Le jeune homme a écrit une ligne dans le registre : limite vérifiée au mois de mai. Puis il a rangé son plan. Mon père disait que la limite est dans la pierre, pas sur le papier. Il avait tort en 1954 et il a raison depuis 1981.