Le train de nuit pour Nice est revenu il y a quelques années, et j'ai attendu tout ce temps avant d'acheter un billet. Enfant, je le prenais chaque été avec ma mère pour aller chez ma tante, et c'est resté le souvenir le plus idyllique de mon enfance. Je l'ai raconté cent fois comme une anecdote : le wagon qui se balance, le bruit régulier des roues, et en me réveillant, à l'aube, la mer dans la fenêtre, d'un bleu que je n'ai jamais revu. Mes amis trouvent l'histoire charmante, et je ne me suis jamais demandé si elle était complète. Le billet m'a coûté plus cher que l'avion. Dans le journal, on discute de la viabilité de la ligne : certains parlent d'écologie, d'autres d'une nostalgie coûteuse que paie le contribuable. Sans le savoir, j'étais cette nostalgie coûteuse. La nuit était moins belle que dans ma mémoire. Six lits dans un espace minuscule, un homme qui parlait en dormant, des gares vides où le train s'arrêtait brusquement, et moi, les yeux ouverts, qui comptais les heures avec une frustration d'enfant. À l'aube, la mer et la baie sont apparues comme dans mon souvenir. Cette splendeur était fugace : un tunnel, puis un autre, et le bleu avait disparu. J'ai appelé ma mère depuis le quai pour tout lui raconter. Elle a écouté sans rien dire, puis elle m'a confié, d'une voix tranquille, que ces nuits étaient les pires de ses étés. Elle ne dormait jamais. Elle gardait les valises, elle me tenait quand je m'approchais trop du bord du lit, et nos deux billets lui coûtaient un mois de nourriture. Le train n'était pas un choix romantique : c'était le moins cher. J'ai accueilli ces mots avec une incrédulité qui s'est vite changée en honte. Mon souvenir n'était pas faux, mais il lui manquait une moitié : si j'avais dormi, c'était grâce à sa vigilance, et ma mémoire avait relégué sa fatigue derrière le bleu de la mer. Devant moi, une jeune femme du wagon voisin portait deux sacs et un enfant endormi. Elle avait les yeux rouges de fatigue ; le petit, lui, souriait dans son sommeil. Je lui ai porté un sac jusqu'au taxi, sans rien lui expliquer. J'ai proposé à ma mère de prendre ce train avec moi l'été prochain, en lui promettant de veiller à mon tour. Elle a refusé, franchement et sans aucune mélancolie : elle prend l'avion maintenant, et elle dort.