Il y a dix-neuf ans, j'ai publié une étude qui a fait ma carrière. J'y montrais que les grains de blé germaient plus vite quand la plante mère avait souffert de la sécheresse, comme si elle transmettait à ses grains le souvenir d'un été difficile. Le résultat était élégant, et la presse l'a encensé en lui faisant dire bien plus qu'il ne disait. Les journaux ont parlé de « la mémoire du blé », une formule évocatrice que j'ai laissée circuler en sachant qu'elle n'était juste qu'au figuré. L'expérience est entrée dans les manuels, puis dans un abrégé pour les étudiants, et j'ai donné la même conférence dans trente pays. En mars, j'ai reçu le message d'une jeune chercheuse qui travaillait dans un laboratoire du Nord. Avec une prudence révérencieuse, presque timide, elle m'écrivait avoir répété mon expérience trois fois, sur quatre mille grains, sans observer aucune différence. Elle me demandait si un détail de ma méthode lui avait échappé. Ma première réaction ne m'honore pas. J'ai écrit une réponse cinglante et péremptoire, où j'expliquais son échec par sa serre, ses grains, son âge ; chaque argument était un subterfuge pour ne pas envisager le seul qui importait. Je ne l'ai pas envoyée. Le jour suivant, en la lisant, j'y ai reconnu une forme d'hubris que j'avais toujours su voir chez les autres. Je l'ai invitée à reprendre l'expérience dans mon laboratoire, avec mes mains et mes méthodes. Nous avons mis les grains en terre ensemble, compté chaque matin ceux qui germaient, mesuré la température toutes les heures. Au bout de trois semaines, les deux courbes étaient identiques. Le silence qui a suivi était presque palpable. Le soir même, j'ai sorti mes cahiers de l'époque. J'avais fait cinq séries et je n'en avais publié que deux. Les trois autres portaient, de ma main, des notes comme « grains trop vieux » ou « problème de chauffage ». Je croyais alors à ces explications. Je n'ai rien inventé ; j'ai seulement choisi, avec une sincérité totale, quels échecs étaient de vrais échecs. On dit que la méthode scientifique nous protège de nos désirs. Elle nous protège seulement de ceux que nous voyons. L'espoir, lui, se glisse dans l'interstice où l'on décide qu'une série est fiable et une autre non, et il prend l'aspect d'une décision professionnelle. Mon résultat n'était peut-être qu'un amalgame de hasard et d'espoir. Le collègue qui avait signé l'étude avec moi me conseille d'ergoter : d'autres conditions, un autre blé, et l'absence de preuve n'est pas la preuve de l'absence. C'est vrai, et c'est aussi ce que dirait quelqu'un qui ne veut pas savoir. Quarante thèses citent notre étude ; la retirer, dit-il, ce serait entacher des travaux honnêtes qui ne nous ont rien fait. Nous publierons l'échec, la jeune chercheuse et moi ; sur ce point, je n'ai plus aucun doute. Reste l'ancienne étude. La retirer, c'est affirmer qu'elle est fausse, ce que je ne sais pas ; la laisser, c'est la voir encore citée par des étudiants qui me font confiance. Dans la serre, les nouveaux grains ont tous germé à la même vitesse, avec une équanimité que je n'ai pas.