Notre gare existe toujours. Le bâtiment est propre, l'horloge marche, et 34 trains passent devant elle chaque jour sans ralentir. Le dernier voyageur est monté ici en 1998. Depuis, les gens du village prennent la voiture jusqu'à la ville voisine, à 22 kilomètres, et ceux qui n'ont pas de voiture demandent à un voisin. Pendant douze ans, le village a demandé deux trains par jour. Les lettres étaient sérieuses : le nombre d'habitants, les enfants qui vont au lycée, le prix de l'essence. La réponse est venue l'hiver dernier, et elle ne parlait presque pas de nous. Elle parlait de temps. Un train qui s'arrête ici perd 90 secondes : ralentir, ouvrir les portes, les fermer, reprendre sa vitesse. Ce n'est rien. Mais la même ligne porte des trains qui viennent de loin et qui doivent arriver à une heure précise, car d'autres trains les attendent plus loin. Trois villages sur la même ligne, et ces secondes deviennent deux minutes : à 300 kilomètres d'ici, un voyageur trouve son train du soir déjà parti. Notre gare n'est donc pas refusée pour ce qu'elle est. Elle est refusée pour une heure écrite ailleurs, dans une ville où personne ne sait que nous existons. Sur une ligne, le temps n'appartient à personne en particulier ; il est partagé entre des gens qui ne se verront jamais. Le village a obtenu autre chose : un bus qui prend les voyageurs devant la gare et qui va jusqu'à la ville voisine. Ce trajet prend 26 minutes. En train, il aurait pris quatre minutes. Ce bus est utile. Ma mère le prend le mardi, et elle dit qu'on y parle beaucoup plus que dans un train. Je passe encore devant la gare chaque matin. L'horloge est juste à la minute, car quelqu'un vient la régler : les trains qui ne s'arrêtent pas ont besoin, eux aussi, d'une heure exacte.