Je fais les papiers d'un atelier de meubles : onze salariés, un village à vingt kilomètres de la ville. En mars, le patron cherchait deux ouvriers. Pendant huit mois, la même phrase est revenue à chaque réunion : on ne trouve personne. Nous avons payé un bureau de recrutement. Quarante candidatures sont arrivées et nous n'avons embauché personne. En novembre, le patron m'a demandé de trier les lettres pour un dossier de formation. Je les ai donc lues une par une, pour la première fois. Trente et un candidats sur quarante habitaient en ville. Quinze de ces trente et un avaient écrit la même chose : ils n'avaient pas de voiture. Notre propre texte finissait par une condition : il faut une voiture. Cette condition ne parlait pas de compétence. L'atelier commence à sept heures ; le premier bus arrive à huit heures et le dernier passe à six heures du soir. La voiture n'était pas un métier, c'était un horaire écrit comme une règle. Le patron a répondu qu'on ne peut pas déplacer l'atelier. C'était vrai, et personne n'avait dit le contraire. Personne n'avait dit non plus qu'on ne pouvait pas déplacer l'heure. Nous commençons maintenant à huit heures trente et nous finissons plus tard. Deux ouvriers ont été embauchés en trois semaines. Tous les deux nous avaient écrit en mars, et le plus jeune avait gardé notre réponse. Le nouvel horaire n'a rien changé ailleurs : la camionnette part après neuf heures, la route est vide, et les livraisons arrivent à la même heure qu'avant. Aucun dossier ne disait que c'était possible ; aucun ne disait le contraire. Le bureau de recrutement nous a envoyé une dernière lettre en décembre. Elle expliquait que le marché était difficile dans notre région. Ce que nous cherchons vraiment n'était écrit dans aucun dossier, et c'est nous qui l'avions écrit, à la dernière ligne.