Mon magasin vend des outils, des clous et tout ce qu'il faut pour réparer une maison. Chaque janvier, l'inventaire montre le même trou : environ 900 euros de matériel disparu sans passer par la caisse. Personne n'a rien pris. C'est moi qui donne. Un homme arrive avec un robinet cassé, il lui manque un bout de tuyau, et je ne vais pas lui faire payer quarante centimes. Dans mes papiers, ce matériel est écrit dans la colonne des pertes, car il n'existe aucune autre colonne pour lui. Une perte, dans un livre de chiffres, est quelque chose qui sort sans rien rapporter. L'hiver dernier, j'ai voulu emprunter de l'argent pour changer le toit. L'homme de la banque a lu mes chiffres et a posé une seule question : pourquoi perdez-vous 900 euros par an ? Sur le papier, il avait raison. J'ai donc essayé : pendant un an, plus rien de gratuit, tout à la caisse, même les clous à vingt centimes. Les pertes sont tombées à 60 euros. Ce que le magasin a vendu dans l'année a baissé de 14 000 euros. La raison se voyait à la caisse. Les gens n'entrent pas ici avec une liste : ils entrent avec un objet cassé et une question. Le clou gratuit ouvrait la porte, et derrière la porte il y avait souvent un outil à 40 euros. Personne ne vient acheter un clou. J'ai essayé d'écrire cela dans mes papiers. Il n'existe pas de colonne qui s'appelle raison d'entrer. Un magasin ne compte que ce qui passe par la caisse. Ce qui ouvre la porte ne se compte pas. Le matériel gratuit est revenu en mars, et la banque m'a prêté l'argent sur les chiffres de l'année d'avant. Ces clous sont toujours écrits dans la colonne des pertes. En janvier, cette colonne est montée à 1 100 euros, et c'est la seule ligne de mes papiers que je lis avec plaisir.