Tous les ans en janvier, la mairie envoie une lettre à tous les habitants de plus de soixante-douze ans : un repas, une salle, un dimanche de février. Je sers à ce repas depuis onze ans. La règle est simple. Soixante invités sont assis, huit bénévoles restent debout, et personne ne change de côté pendant quatre heures. Cette année, la liste est arrivée avec un nom que je connais mieux que les autres : celui de ma mère. Elle a eu soixante-douze ans en mars. Elle a lu la lettre deux fois, elle l'a pliée en quatre et elle a dit qu'elle viendrait aider en cuisine. Je lui ai répondu qu'elle était invitée, pas attendue en cuisine. Sa réponse ne parlait pas du repas, elle parlait du mot : les gens assis à ces tables sont ceux qu'on sert. Ma mère a servi neuf de mes onze années, derrière la même table. Être assise, pour elle, ce n'est pas se reposer, c'est passer d'un groupe à l'autre. Une lettre de la mairie fait ça en trois lignes, sans rien demander à personne. Le dimanche, elle s'est assise à la place qui portait son nom. Elle a regardé la salle comme si elle la voyait de l'autre côté d'une porte. Elle est restée assise le temps de la soupe. Puis elle s'est levée pour porter les plats des deux femmes de sa table qui ne peuvent plus se servir seules, et elle est revenue s'asseoir. Personne ne l'a arrêtée. J'ai compris quelque chose sur moi ce jour de février, et ce n'était pas agréable. Je sers aussi pour ne pas être comptée avec les autres. Onze ans, c'est assez long pour qu'une peur ressemble à un choix. En janvier, son nom reviendra sur la liste des invitations. Je l'écrirai aussi sur la liste des bénévoles, sur la même page, et les deux lignes seront vraies.