Depuis vingt ans, chaque dimanche à l'aube, je parcours le marché de la place, où l'on trouve à profusion des objets que leurs propriétaires ont gardés trop longtemps. J'y ai appris les mœurs du lieu comme on apprend à parler, sans livre et en faisant des fautes. La première règle est de ne jamais montrer ce qu'on désire. La deuxième, de ne jamais dire ce qu'une chose vaut. Le premier prix n'est pas une offre mais une invitation, et l'accepter aussitôt serait presque une faute. Enfin, qui tient un objet a la priorité : personne ne propose un prix avant qu'il ne l'ait posé. Entre ces règles se joue une petite comédie dont personne n'a écrit le texte. Le client, désinvolte, trouve un défaut ; le vendeur, impassible, défend l'objet ; on ergote sur un détail que tous deux savent sans importance. On se quitte d'accord, chacun sûr d'avoir gagné, et ces subterfuges sont la courtoisie même du marché. Cet automne, j'ai quitté ma maison pour un petit appartement, et il a fallu vendre. J'ai loué une table sur la place et j'y ai posé ce que j'avais acheté là, dimanche après dimanche : une lampe en cuivre, un vase bleu, une horloge qui ne marche plus. Le premier client a tourné la lampe avec une indifférence parfaite : « Joli cuivre, mais le pied n'est pas d'origine. » C'était, mot pour mot, la phrase que j'avais dite douze ans plus tôt au marchand qui me l'avait vendue. Il attendait que je défende le pied. Plutôt que de jouer mon rôle, je lui ai dit que j'avais passé douze hivers à lire sous cette lampe ; il l'a posée, gêné, et s'est éloigné. J'avais enfreint une règle que j'ignorais : on n'apporte pas sa vie sur la table. La courtoisie du marché, je le voyais enfin, était surtout un pacte d'indifférence. Pour qu'un prix existe, il faut que l'un garde pour lui son regret, et son interlocuteur son désir ; la valeur d'une chose vient justement de ce qu'on n'a pas le droit de dire. Vers midi est arrivé un marchand que je connais bien, mielleux et volubile, qui a vanté mon œil en connaisseur avant de proposer pour le tout une somme ridicule. Il savait que je savais, et j'avais fait la même chose cent fois avec le même aplomb. Je lui ai répondu que j'allais réfléchir, ce qui, au marché, veut dire non. Une jeune femme m'a demandé le prix du vase. J'ai dit cinq euros, pour commencer ; elle a payé aussitôt et m'a dit qu'il était beau. À la table voisine, deux vendeurs se sont regardés avec une pitié amusée devant une franchise aussi candide : elle n'avait pas joué. J'ai partagé ce regard, puis j'en ai eu honte, car elle seule avait regardé le vase plutôt que son prix. À la fermeture, le marchand est revenu, comme il se doit, avec une offre plus basse ; il parie sur la lassitude du soir. Il attend maintenant, la main sur la lampe, que je dise un prix. Je connais toutes les règles de ce jeu, et je ne sais plus si je veux encore y jouer.