Depuis quinze ans, je tiens un restaurant de douze tables dans un petit port. Chaque matin, j'écris le menu sur un tableau selon ce que les bateaux ont rapporté, et ma soupe de poisson change avec la mer. En avril, le chroniqueur d'un journal national a mangé chez nous sans se présenter. Dix jours après, son article appelait ma soupe « la quintessence de la cuisine provinciale ». L'hyperbole m'a fait rire, mais mon fils l'a imprimé et collé sur la vitre. Le samedi suivant, le téléphone n'a plus cessé de sonner. En une semaine, nous étions complets jusqu'en juillet, et des gens photographiaient la soupe pour leurs abonnés avant d'y goûter. J'avoue que j'ai vécu ces semaines dans l'euphorie. Mais ma soupe dépend de la mer, qui certains jours donne peu. Pour servir tout le monde, il aurait fallu du poisson congelé, une soupe identique chaque soir. Le succès exigeait ce qui l'aurait détruite : l'uniformité. Mon fils voulait ouvrir une deuxième salle et embaucher : la gloire passe vite, disait-il, il fallait saisir l'occasion. Son pragmatisme était raisonnable, mais je ne savais pas faire cette soupe autrement. J'ai gardé mes douze tables et écrit sur le tableau une phrase laconique : « Soupe de poisson : selon la mer. » Certains soirs, il n'y en avait pas, et des clients venus de loin s'en allaient indignés. L'un d'eux a écrit sur internet que j'étais hautaine et prétentieuse, que je jouais à l'artiste rare. Ce reproche m'a blessée : je voulais être honnête, pas rare. Pourtant, l'absence produisait un effet imprévu : plus la soupe manquait, plus on la désirait. On réservait deux fois en espérant un soir de soupe, et cette incertitude lui donnait un prestige que l'article seul ne lui avait pas donné. Les marins, mes clients de midi, trouvaient cela drôle. Ils mangeaient la soupe selon la mer depuis quinze ans, et l'un d'eux m'a demandé, très sérieux, depuis quand c'était une philosophie. En octobre, le chroniqueur a découvert un autre port, et le calme est revenu. Mon fils avait raison : la gloire était fugace. Je n'en garde aucune nostalgie, mais une idée m'obsède depuis. Le chroniqueur avait aimé la soupe d'un soir d'avril, faite avec le poisson du matin. Ce plat n'existait déjà plus quand il a écrit son article, et c'est pour cela qu'il était bon. L'éloge fige ce qu'il admire ; ma cuisine ne tient pas en place. L'article vieillit sur la vitre, et le tableau dit toujours : selon la mer.