En 2004, j'ai signé le registre de la mairie comme témoin, au mariage de Luc et de Nadine. Je les connaissais depuis le lycée, et pendant vingt ans leur table du dimanche est restée un peu la mienne. En mars, une lettre de l'avocat de Luc m'a appris leur divorce et me demandait un témoignage sur le tempérament de Nadine : ses colères, ses absences, ses caprices. Deux jours plus tard, Nadine m'a demandé la même chose au téléphone, contre Luc. Aucun des deux ne m'avait demandé mon avis : chacun me parlait comme si j'avais déjà dit oui. Pour Luc, l'amitié obligeait à choisir. Pour Nadine, je connaissais la vérité, et ne rien dire serait mentir. Pendant vingt ans, chacun m'avait confié ce qu'il ne disait pas à l'autre, et tout cela devenait soudain un fardeau. Franchement, je ne savais pas qui avait raison, et je découvrais une ambivalence inattendue : je voulais être juste sans être utile à personne. Pour ma femme, les deux choses étaient inconciliables : on ne peut pas être le témoin d'un mariage et celui de sa fin. J'ai refusé catégoriquement, par deux lettres aux mots identiques. Chacun a vu dans ma lettre un rejet. J'ai reçu de Luc trois mots : tu as choisi. Selon une amie du lycée, Nadine disait la même chose, avec une indignation que je ne lui connaissais pas. Le divorce a été signé en septembre sans mon témoignage : les avocats avaient trouvé un accord en trois semaines. Ce que tous deux attendaient de moi n'était pas une lettre pour le tribunal, c'était un verdict sur vingt ans de mariage. Pendant un an, je n'ai vu ni l'un ni l'autre. Cette solitude m'a appris une chose : en vingt ans, je n'avais jamais vu Luc sans Nadine, ni Nadine sans Luc. En janvier, leur fille Manon m'a écrit discrètement. Elle, elle ne voulait pas de témoignage : elle voulait que je lui raconte le jour du mariage, dont elle n'avait que des photos et dont ses parents donnaient deux récits contraires. Je lui ai tout raconté, en anecdotes : la pluie, le retard du maire, le discours de Luc que personne n'avait compris. C'était, je crois, la dernière histoire où ses parents étaient encore d'accord. À la fête de son diplôme, ses parents m'ont parlé chacun à son tour, poliment, de la pluie et du travail, et aucun des deux n'a évoqué les lettres. C'est peu, mais c'est plus que ce qu'ils se disent entre eux.