Pendant vingt-sept ans, j'ai vérifié les billets du train de nuit qui descend vers la frontière. Le ministère, chiffres en main, en avait annoncé la suppression au printemps. Le dernier soir, pour la première fois depuis une décennie, le train était complet. Sur le quai régnait une effervescence que je ne lui avais jamais connue. Des photographes cherchaient le meilleur angle, des inconnus apportaient des bouquets de fleurs, et un député, debout sur un banc, a prononcé une harangue grandiloquente sur l'âme de la nation, sacrifiée selon lui par des comptables. Il avait soutenu le budget qui nous condamnait ; il est descendu à la première gare. Les voyageurs du dernier soir ne ressemblaient pas aux miens. Ils photographiaient les sièges fatigués, les portes qui fermaient mal, et ce qui aurait été ailleurs un défaut devenait ici une vertu. Un homme volubile m'a expliqué qu'il collectionnait les derniers voyages : dernier vol d'un avion, dernière séance d'un cinéma, et maintenant ce train, qu'il comparait sans ironie à une élégie. Mes voyageurs réguliers, eux, n'avaient pas trouvé de place. Les billets étaient partis en une heure. L'infirmier qui rentrait chaque vendredi de sa semaine de nuits à l'hôpital a fait le voyage debout dans le couloir ; la vieille dame qui allait voir son fils depuis quinze ans a dû renoncer. Le train mourait plein, et ceux qui en avaient besoin restaient sur le quai. Vers minuit, l'homme volubile m'a demandé ce que cela me faisait. Il espérait sans doute une phrase larmoyante, quelque chose à raconter. Je suis taciturne par métier, la nuit on parle bas, et je lui ai répondu que je sentais surtout de la fatigue. Il a paru déçu. Le ministère n'avait pas menti. Trois cents nuits par an, j'avais compté moins de quarante voyageurs dans un train fait pour deux cents. Cette foule ne réfutait pas les chiffres ; elle en était le corollaire. On ne venait pas sauver un train qui vivait, on venait saluer un train qui mourait, et cet amour de la dernière heure n'aurait pas rempli un seul wagon un mardi de novembre. Mais je connaissais aussi l'autre récit, celui que les chiffres ne contiennent pas. Pendant quinze ans, on avait rogné le budget des réparations : les roues faisaient un bruit strident, le chauffage tombait en panne, et les voyageurs choisissaient l'avion. Une gestion parcimonieuse avait laissé le train moribond, puis on avait constaté qu'il était malade. Quel récit disait la cause, et quel récit l'effet ? À six heures, le train a suivi une dernière fois la rivière. Sur le quai, des gens ont applaudi, une femme pleurait, et le député, revenu en voiture, a prononcé un discours encore plus ampoulé que le premier. L'infirmier est descendu le dernier, les yeux rouges de fatigue et non d'émotion. Désormais, il prendra deux bus, trois heures de plus chaque vendredi. Il a regardé la foule sans sourire et m'a dit : « Ils sont gentils d'être venus. Il fallait venir avant. » Sans eux, le train aurait disparu dans l'indifférence ; avec eux, il a disparu entouré, ce qui n'est peut-être pas rien, ou peut-être rien du tout.