Ma mère vit seule depuis la mort de mon père, dans la maison où nous avons grandi. J'habite à douze minutes d'elle ; mon frère Mathieu vit à Lille, à cinq heures de train. Depuis huit ans, nous nous occupons d'elle sans en parler : chez nous, l'argent et le temps sont des tabous. Le soir du 24 décembre, Mathieu a pris son téléphone et m'a montré un tableau. Tout y était : chaque voyage depuis 2017, chaque heure au téléphone avec elle, et une dernière colonne qu'il appelait, sans aucune ironie, l'équilibre. Ma première réaction a été l'indignation. Mettre l'amour en colonnes me semblait méprisable, et je le lui ai dit crûment : moi, je ne comptais pas, et cette différence disait tout de nous deux. Il n'a pas haussé la voix. Il m'a expliqué qu'au village, une rumeur le suit depuis des années : le fils qui ne vient jamais. Les voisins, même les amies de notre mère, voient dans son absence de l'indifférence, et il porte ce fardeau sans pouvoir répondre. Son tableau n'était donc pas une accusation. C'était une réaction défensive, un peu maladroite, contre une histoire que tout le monde racontait à sa place. J'ai passé la nuit à revoir ses chiffres, et j'ai fini par admettre une chose désagréable. Ne pas compter est le luxe de ceux qui sont là : ma présence se compte toute seule, et lui doit apporter des preuves. Mon silence n'avait rien de magnanime ; c'était de l'orgueil, peut-être une façon condescendante de lui rappeler qui était vraiment là. Le 25 au matin, notre mère, qui avait tout entendu depuis la cuisine, a posé un carnet sur la table. Elle nous a confié, sans un soupir, qu'elle aussi comptait. Elle ne comptait ni les heures ni les kilomètres. Elle comptait les fois où l'un de nous lui avait demandé ce qu'elle voulait : pour la maison, pour la voiture qu'on lui avait fait vendre, pour le médecin que nous avions choisi à sa place. En huit ans, Mathieu lui avait posé la question trois fois ; moi, une seule. Elle l'a dit de façon laconique, sans reproche, puis elle a proposé du café. Nos deux calculs, ses heures et mon silence, parlaient de nous. Aucun ne parlait d'elle. Je ne sais pas si ce carnet nous a réconciliés, ni si nous en avions besoin. Mais depuis janvier, le tableau de Mathieu a une nouvelle colonne, la seule que nous lisons ensemble : ce qu'elle nous a répondu.