Depuis onze ans, j'accompagne mes enfants à l'école par le carrefour de la gare. J'obéissais à trois couleurs sans y penser : le rouge m'arrêtait, le vert me laissait passer, et je regardais le signal plus que les voitures. En mars, la mairie a retiré les signaux lumineux pour une expérience d'un an. La décision, prise à l'unanimité, a provoqué un tollé, et j'y ai participé avec zèle : j'ai signé la pétition, puis formulé en réunion publique une objection que je croyais irréfutable. Sans règle visible, ce serait au carrefour la loi du plus fort, et les plus fragiles payeraient pour une idée à la mode. Le maire m'a répondu, avec une patience que j'ai trouvée condescendante, que l'expérience servait à le vérifier. Les premiers jours semblaient me donner raison. Les coups de klaxon se succédaient, deux voitures s'avançaient simultanément puis s'arrêtaient, et je tenais la main de ma fille trop fort. J'y voyais, avec une satisfaction assez méprisable, le chaos annoncé. Puis tout a changé, lentement, sans qu'aucune règle ne l'impose. Comme personne ne savait plus qui avait la priorité, chacun ralentissait. Les conducteurs cherchaient le regard des gens à pied et attendaient un geste de la main. Au bout d'un an, la mairie a publié ses chiffres : sept accidents l'année précédente, un seul pendant l'expérience, sans blessé. J'ai d'abord réagi avec scepticisme. Un an, c'est court, et un chiffre ne fait pas une règle. Il fallait pourtant admettre ce que j'avais vu. Les signaux ne faisaient pas du carrefour un lieu sûr ; ils nous permettaient de ne plus le regarder. Le vert donnait une permission, et une permission remplace la vigilance. Sans eux, chacun voit le danger, et c'est ce danger visible qui nous protège. Ma voisine, madame Ferrand, voit les choses autrement. Elle voit mal, et un regard qu'on ne distingue pas ne sert à rien. Pour elle, le carrefour est devenu un péril, et elle le contourne par la rue de l'église. Les chiffres comptent les accidents ; ils ne comptent pas les gens qui ne traversent plus. Une rue plus sûre pour ceux qui y passent peut se fermer à ceux qui n'osent plus y passer, et aucun calcul ne voit cette absence. Je traverse aujourd'hui plus lentement, et mes enfants cherchent les yeux des conducteurs plutôt qu'une couleur. Je ne sais plus de quel côté je suis. J'ai gardé la pétition dans un tiroir et je la lis parfois avec une ambivalence que je n'aurais pas imaginée.