La pluie n'était pas tombée depuis mai, et en août le lac du barrage avait perdu trente mètres. On a vu sortir de l'eau le sommet de l'église, puis les toits, puis l'ancienne route qui serpentait jusqu'au fond de la vallée et qu'on avait crue effacée pour toujours. Le village de Vernay, noyé en 1962, revenait à la lumière. En quelques jours, les images ont mis la vallée en effervescence. Des centaines de visiteurs descendaient dans le bourbier avec une insouciance qui m'étonnait. Ils photographiaient les murs de façon presque frénétique et s'appelaient d'une rue à l'autre. Pour les cafés du nouveau village, construit sur la colline pour les familles déplacées, cette saison était une aubaine. Ma mère avait neuf ans quand la maison de ses parents a disparu sous l'eau. Elle qui parle volontiers de tout devient muette quand on évoque Vernay, et a refusé de descendre. Devant les photos de mon téléphone, elle n'a rien montré, puis a dit sans lever les yeux : « Je l'ai déjà vu partir une fois. » Je suis descendu seul, à l'aube. Le paysage était lugubre : des arbres morts restés debout, comme pétrifiés, une couche grise sur chaque pierre, des poissons moribonds dans le peu d'eau qui restait. J'ai retrouvé sans peine l'école dont elle m'avait tant parlé, et le petit pont, à la confluence des deux ruisseaux, d'où elle regardait passer l'eau avec son frère. Tout était plus petit que dans ses récits, et beaucoup plus réel. Les journaux parlaient d'un spectacle magnifique. Les paysans en parlaient autrement : leurs champs brûlaient, les sources baissaient, et ce lac qui reculait leur semblait présager des étés pires encore. J'ai compris que le bonheur des visiteurs et la peur des paysans regardaient la même chose. Si le village revenait, c'est que la vallée se mourait. Le cimetière avait été déplacé avant que l'eau n'arrive, mais on en voyait encore les murs, et des visiteurs s'y faisaient photographier en riant. Le maire a interdit l'accès au fond du lac au nom de la sécurité. Ma mère aurait préféré qu'il parle de respect : on ne profane pas un lieu seulement en y brisant quelque chose. Puis, en octobre, la pluie est revenue. Toute la vallée était heureuse, et moi avec elle, sincèrement. Chaque nuit, l'eau montait de près d'un mètre ; elle a repris le pont, l'école, la route, les toits. Le dernier jour, quand il ne restait plus que le sommet de l'église au-dessus de l'eau, ma mère m'a demandé de la conduire au bord du lac. Elle a regardé longtemps, puis elle a eu ce mot que je n'oublie pas : « En 1962, on nous a dit que c'était pour le progrès. Aujourd'hui, on dit que c'est une chance. » Je ne sais pas quoi souhaiter pour l'été prochain. La pluie, dont la vallée a besoin, efface le village ; la sécheresse, qui ruine la vallée, rend le village à ceux qui l'ont perdu. Ma mère, elle, ne souhaite rien. Elle dit que les villages noyés sont les seuls qui restent immuables, mais chaque matin elle me demande si l'on voit encore le sommet de l'église.